Taxer TotalEnergies ? Le RN divisé entre Le Pen (pour) et Bardella (contre)
Marine Le Pen défend une « mesure de justice sociale », tandis que Jordan Bardella privilégie le « pro-business ».
Une dissonance qui révèle les tensions entre l’aile sociale et l’aile libérale du parti.
La publication des bénéfices records de TotalEnergies — 5,8 milliards de dollars au premier trimestre 2026 (+51 %), dopés par la guerre au Moyen-Orient — a relancé le débat sur la taxation des surprofits. Au Rassemblement national (RN), la question divise : Marine Le Pen y est favorable, qualifiant cette mesure de « normale » et de « justice sociale », tandis que Jordan Bardella la juge « pas prioritaire », dans un pays où les prélèvements obligatoires atteignent déjà 46 %.
En résumé : 3 points clés
Deux lignes économiques au RN : Marine Le Pen défend la taxation des surprofits comme « une mesure de justice sociale », tandis que Bardella refuse d’« inventer de nouveaux impôts ».
Contexte : TotalEnergies a enregistré un bénéfice net de 5,8 milliards de dollars (+51 %), lié à la flambée des prix du pétrole due à la guerre en Iran.
Position gouvernementale : Sébastien Lecornu appelle TotalEnergies à « redistribuer ses profits » plutôt qu’à les taxer, tandis que la gauche (PS, LFI) réclame une taxe ciblée.
Analyse :
1. La fracture idéologique au RN
Le RN est tiraillé entre deux visions :
L’aile sociale-populiste, incarnée par Marine Le Pen, qui défend une fiscalité redistributive pour « faire contribuer les entreprises bénéficiaires de crises internationales ». Pour elle, taxer les surprofits est une « mesure de justice sociale », cohérente avec son discours historique de protection des classes populaires.
L’aile libérale, portée par Jordan Bardella, qui mise sur un discours pro-business pour séduire le patronat. « Inventer de nouveaux impôts n’est pas la priorité », argue-t-il, soulignant que la France a déjà « 46 % de prélèvements obligatoires » — un argument classiquement de droite.
Cette dissonance n’est pas anodine : elle reflète une stratégie de normalisation du RN, qui cherche à élargir son électorat (des ouvriers aux chefs d’entreprise) tout en conservant son socle traditionnel.
2. Le Pen : l’héritage social-populiste
Marine Le Pen réaffirme sa ligne : « Lorsqu’une entreprise réalise des profits exceptionnels liés à une crise, il est normal qu’elle contribue à l’effort national ». Sa position s’inscrit dans une logique interventionniste, proche de celle de la gauche radicale (LFI), avec laquelle le RN partage parfois des convergences ponctuelles sur la fiscalité.
Pourtant, sa proposition reste floue : elle conditionne la taxation à l’insuffisance du plafonnement des prix (1,99 €/l pour l’essence, 2,09 €/l pour le diesel). Une prudence tactique pour ne pas froisser les entreprises, tout en maintenant une posture « sociale ».
3. Bardella : la tentation libérale
Jordan Bardella, lui, assume un virage pro-entreprises :
Il soutient le plafonnement des prix décidé par TotalEnergies, qu’il présente comme une « contribution volontaire » à l’effort national.
Il critique l’idée d’une nouvelle taxe, arguant que la France est déjà trop fiscalisée (46 % de prélèvements).
Il multiplie les signes d’ouverture au patronat : déjeuners au Medef, discours sur « la société du mérite », ou encore la promesse de « rapprocher le brut du net » pour les salaires.
Cette stratégie de séduction vise à dédiaboliser le RN et à attirer les électeurs modérés et les chefs d’entreprise. Mais elle risque de décevoir une partie de la base historique du parti, attachée à un discours anti-élites.
4. Le gouvernement en arbitre
Face à cette division, le Premier ministre Sébastien Lecornu adopte une position pragmatique :
Il n’exclut pas une intervention, mais préfère « laisser TotalEnergies redistribuer ses profits » (via des baisses de prix ou des investissements).
Une approche libérale, qui mise sur l’autorégulation plutôt que sur la contrainte fiscale.
Cette position rejoint celle de Bardella, mais s’éloigne de la gauche et de Le Pen, qui réclament une intervention directe de l’État.
5. Un débat qui dépasse le RN
La question de la taxation des surprofits dépasse largement le RN :
À gauche (PS, LFI), on exige une taxe exceptionnelle sur les bénéfices liés à la guerre.
À droite (LR, gouvernement), on privilégie des mesures incitatives (plafonnement des prix, redistribution volontaire).
Chez les écologistes, on dénonce les « profits de guerre » de TotalEnergies, jugés « indécents » alors que les ménages souffrent de l’inflation.
Conclusion : un RN à la croisée des chemins
Cette dissonance Le Pen-Bardella illustre les tensions internes d’un parti en pleine mue idéologique. Le RN tente de concilier deux électorats :
Les classes populaires, sensibles au discours social.
Les entreprises et les cadres, attirés par un programme économique plus libéral.
Risque : En jouant sur les deux tableaux, le RN pourrait perdre en cohérence et aliéner une partie de son électorat. Opportunité : Si le parti parvient à trouver un équilibre, il pourrait élargir sa base et devenir une force politique centrale.
Question ouverte :
Le RN peut-il vraiment incarner à la fois la défense des travailleurs et celle des entreprises, ou cette dualité finira-t-elle par le fragiliser ?


