Portrait de Macron à Saint-Denis : tradition ou obligation ? L’analyse d’un symbole sous tension
Le maire LFI de Saint-Denis assume son refus – et le préfet rappelle la tradition. Qui a raison ?
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En résumé : 3 points clés
Aucune obligation légale : Afficher le portrait du président dans les mairies relève d’une tradition républicaine, non d’une contrainte juridique. Le préfet de Seine-Saint-Denis, Julien Charles, l’a lui-même reconnu dans un courrier adressé à Bally Bagayoko le 5 mai 2026.
Geste politique assumé : Bally Bagayoko, maire LFI de Saint-Denis, a décroché le portrait d’Emmanuel Macron dès son arrivée en avril 2026, le laissant « retourné dans un coin » de son bureau. Il justifie ce choix par un désaccord avec la politique du gouvernement, affirmant que « la République n’est pas en capacité de corriger les inégalités ».
Tension institutionnelle : Le préfet a appelé le maire à « reconsidérer sa position » au nom de la « tradition républicaine », mais sans pouvoir imposer de sanction. Bagayoko a répondu qu’il ne cèderait pas.

Tradition vs légalité : ce que dit le droit
Dès le 5 mai 2026, le préfet de Seine-Saint-Denis, Julien Charles, a adressé un courrier à Bally Bagayoko pour lui rappeler que « l’accrochage du portrait du président de la République dans les mairies, s’il ne relève d’aucune obligation légale, est un usage consacré par la tradition républicaine ». Une formulation reprise par plusieurs médias, qui soulignent l’absence de base juridique à cette pratique. En 2022, des militants écologistes avaient bien été condamnés pour avoir volé des portraits présidentiels, mais la condamnation portait sur le vol, et non sur le simple fait de les décrocher.
Bally Bagayoko, élu au premier tour le 15 mars 2026, a confirmé à l’AFP le 6 mai qu’il maintiendrait le portrait « décroché ». Pour lui, ce geste symbolise une rupture avec une République qu’il juge incapable de répondre aux urgences sociales. Il attend, dit-il, « l’avènement d’une gauche de rupture et d’un nouveau président », en référence à la candidature de Jean-Luc Mélenchon pour 2027.
Confrontation des versions : un débat plus politique que juridique
Pour le préfet, le portrait présidentiel incarne une fonction : « rassembler les citoyens autour des institutions, au-delà des clivages politiques ». Son absence « contrevient à cet usage bien établi ». Mais Bally Bagayoko rétorque que la mobilisation du préfet sur ce sujet, alors que des « urgences sociales » persistent, est révélatrice d’un « deux poids, deux mesures ». Il pointe aussi le fait que le préfet s’était déjà opposé à un arrêté anti-expulsion pris par sa municipalité.
Les faits sont clairs : le maire est dans son droit. Aucune loi n’impose l’affichage du portrait présidentiel. Pourtant, la polémique persiste, car elle touche à un symbole fort : celui de l’unité nationale. Les réactions politiques ont été vives, certains y voyant une provocation, d’autres un non-événement. Ce qui est certain, c’est que Bagayoko exploite une zone grise méconnue : celle où la tradition le dispute au droit.
Analyse : Quand le symbole devient arme politique
Ce qui frappe dans cette affaire, c’est moins le geste lui-même que la réaction des institutions. Le préfet, représentant de l’État, se retrouve dans une position délicate : défendre une tradition sans pouvoir l’imposer. Cela révèle une faille dans l’édifice républicain : si la loi ne protège pas les symboles, leur respect dépend alors du bon vouloir des élus ou de leur opposition.
Du point de vue du contribuable, la question se pose : à quoi servent les symboles si leur portée dépend des majorités locales ? La tradition républicaine, aussi noble soit-elle, ne peut se substituer à la loi. Or, ici, c’est bien l’absence de cadre légal qui permet à Bally Bagayoko de transformer un usage en levier politique. Le risque ? Une banalisation des clivages au sein même des institutions, où chaque maire pourrait choisir d’afficher, ou non, les symboles de la République selon ses affinités.
Par ailleurs, l’affaire soulève un enjeu plus large : celui de la neutralité de l’État. Si un élu peut, sans conséquence, refuser d’afficher le portrait du président, que reste-t-il de l’unité nationale ? La réponse du préfet, aussi mesurée soit-elle, montre les limites de l’autorité préfectorale face à un maire déterminé. Et si demain, d’autres mairies suivaient l’exemple ? La tradition, aussi ancrée soit-elle, ne résiste pas à l’épreuve du droit ou de son absence.
Question :
Faut-il légiférer pour protéger les symboles républicains, au risque de créer de nouvelles contraintes pour les collectivités locales ? Ou bien accepter que la tradition, par définition, s’adapte ou s’effrite au gré des majorités politiques ? La question dépasse Saint-Denis : elle interroge notre rapport à l’État, entre attachement aux rites et pragmatisme juridique.


