France-Algérie : Stéphane Romatet reprend ses activités à Alger. Le signal d’un dégel diplomatique ?
La France et l’Algérie tournent une page après des mois de tensions extrêmes : Stéphane Romatet, ambassadeur de France en Algérie, reprend officiellement ses fonctions ce 8 mai 2026.
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Il accompagné de la ministre déléguée aux armées, Alice Rufo, pour commémorer les événements tragiques de Sétif de 1945. Cette visite, annoncée par l’Élysée, vise à « restaurer un dialogue efficace » et témoigne de la volonté française de traiter les relations avec Alger « avec honnêteté ».
En résumé : 3 points clés
Reprise des activités diplomatiques : Stéphane Romatet, ambassadeur de France en Algérie, reprend officiellement ses fonctions à Alger ce 8 mai 2026, marquant une étape symbolique dans la normalisation des relations après plus d’un an de crise ouverte, marquée par des expulsions croisées de diplomates et des blocages sur les dossiers migratoires.
Dégel sur le dossier migratoire : Les expulsions d’Algériens sous OQTF (Obligation de quitter le territoire français) ont repris depuis mars 2026, après un blocage total imposé par Alger. La France a obtenu la délivrance de laissez-passer consulaires, permettant 140 reconduites depuis le début de l’année.
Contexte géopolitique et mémoriel tendu : La crise, déclenchée en 2024 par le soutien français au plan marocain d’autonomie du Sahara occidental, s’est aggravée avec l’arrestation d’intellectuels franco-algériens (Boualem Sansal, Christophe Gleizes, condamné à sept ans de prison) et des désaccords sur la coopération sécuritaire. La visite de Romatet et Rufo inclut une commémoration des massacres du 8 mai 1945 à Sétif, date clé des tensions mémorielles entre les deux pays.
Le retour de l’ambassadeur : un symbole fort, mais des tensions persistantes
La crise en bref : une escalade sans précédent
Depuis avril 2025, les relations franco-algériennes ont connu leur pire crise depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962. Paris avait rappelé Stéphane Romatet, son ambassadeur à Alger, et expulsé 12 agents consulaires algériens en réponse à l’expulsion de 12 diplomates français par Alger. Le cas du journaliste Christophe Gleizes, condamné en Algérie pour « apologie du terrorisme » et détenu depuis près d’un an, est devenu, avec celui de l’écrivain Boualem Sansal, le symbole d’un conflit où la liberté d’expression et la souveraineté judiciaire s’affrontent.
Les tensions se sont cristallisées autour de trois dossiers explosifs :
Le Sahara occidental : Le revirement français en faveur du plan marocain (juillet 2024) a été perçu par Alger comme une trahison stratégique, alors que l’Algérie soutient le Front Polisario.
La question migratoire : L’Algérie a refusé pendant un an de reprendre ses ressortissants sous OQTF, bloquant les expulsions et saturant les centres de rétention français. La France a riposté en durcissant les conditions de visa pour les diplomates algériens, une mesure qualifiée de « mesure de rétorsion » par Alger.
La mémoire coloniale : En décembre 2025, l’Algérie a adopté une loi qualifiant la colonisation française de « crime d’État », exigeant des excuses et des réparations. Paris a dénoncé une « initiative manifestement hostile », avant qu’Alger ne tempère le texte en janvier 2026. La visite du 8 mai 2026 s’inscrit dans ce contexte, avec une attention particulière portée à la commémoration des massacres de Sétif, où la répression française de 1945 a fait entre 15 000 et 20 000 morts (selon les sources françaises) ou 45 000 morts (selon les autorités algériennes).
Le dégel : quelles concessions, quels leviers ?
La reprise des expulsions : un premier pas opérationnel
Le 7 mai 2026, le ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a confirmé la reprise des expulsions d’Algériens en situation irrégulière, avec 140 reconduites effectives depuis le début de l’année. Cette avancée est le résultat de :
Négociations discrètes : La visite de Laurent Nuñez à Alger en février 2026 a permis de relancer un « dialogue exigeant sur le plan migratoire et sécuritaire », selon le Quai d’Orsay.
La délivrance de laissez-passer consulaires : Alger a finalement accepté de fournir les documents nécessaires, mettant fin à un blocage qui paralysait les reconduites.
Une coopération sécuritaire réactivée : Les deux pays ont réactivé des canaux de haut niveau, notamment sur la lutte antiterroriste au Sahel.
« La stratégie de non-contact n’a pas produit les résultats attendus. »
Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement français (avril 2026)
Les positions officielles : entre fermeté et pragmatisme
Côté français : une ligne « ferme mais ouverte »
Priorité à l’efficacité : Paris insiste sur la nécessité de faire respecter les OQTF et de lutter contre l’immigration irrégulière, un dossier central pour l’opinion publique française. Le gouvernement a menacé de réviser l’accord de 1968 sur la circulation des Algériens en France, sans pour autant le dénoncer.
Gestion des tensions mémorielles : Emmanuel Macron a toujours refusé de présenter des « excuses » officielles, mais a reconnu la responsabilité française dans des crimes spécifiques (comme la torture d’Ali Boumendjel en 1957). Une approche ciblée, pour éviter un clivage avec son électorat de droite. « C’est la vérité de notre histoire et c’est l’honneur de la France de la regarder en face », a déclaré l’Élysée.
Enjeux économiques : La France reste le 2e partenaire commercial de l’Algérie (8 milliards d’euros d’échanges en 2021), avec des intérêts majeurs dans les hydrocarbures et les infrastructures.
Côté algérien : entre fierté nationale et réalisme géopolitique
Refus des « diktats » : Alger a toujours rejeté les ultimatums français, notamment sur les expulsions, les qualifiant de « pressions inacceptables ». Le président Abdelmadjid Tebboune a maintes fois rappelé que l’Algérie ne céderait pas sur sa souveraineté.
Apaisement progressif : En janvier 2026, le Conseil de la nation algérien a atténué les demandes d’excuses et de réparations dans la loi sur la colonisation, un geste interprété comme une volonté d’éviter l’isolement diplomatique.
Intérêts stratégiques : L’Algérie, confrontée à l’instabilité régionale (Sahel, Libye) et à la montée des tensions avec le Maroc, a besoin de stabiliser ses relations avec l’Europe, notamment pour sécuriser ses approvisionnements énergétiques et ses investissements.
Analyse : Le réalisme l’emporte-t-il sur les principes ?
1. Un succès fragile pour la France ?
La reprise des activités de Stéphane Romatet et des expulsions est une avancée tactique, mais elle ne résout pas les déséquilibres structurels de la relation franco-algérienne.
Sur le plan migratoire : La France a obtenu gain de cause sur les OQTF, mais à quel prix ? Alger a montré sa capacité à bloquer un dossier vital pour Paris, rappelant que la coopération consulaire reste un levier de pression. La menace de réviser l’accord de 1968 pourrait se retourner contre la France : une dénonciation pure et simple priverait Paris de tout cadre juridique pour gérer les flux migratoires, au risque d’aggraver la crise.
Sur le plan diplomatique : Le retour de Stéphane Romatet, accompagné de Alice Rufo, est un symbole fort, mais les désaccords de fond persistent. Le Sahara occidental reste un sujet tabou, et la question des visas pour les diplomates algériens (désormais soumis à autorisation) pourrait alimenter de nouvelles frictions.
2. L’Algérie, maître du jeu ?
Alger a su exploiter les divisions françaises :
La droite et l’extrême droite poussent pour une ligne dure (expulsions, suspension des accords), tandis que l’exécutif (Macron, Nuñez, Barrot) privilégie le dialogue. Cette schizophrénie affaiblit la position française.
Le chantage mémoriel : En brandissant la loi sur la colonisation, l’Algérie a forcé Paris à négocier, tout en évitant une rupture totale. Une stratégie payante, qui montre que la mémoire est un outil géopolitique aussi puissant que le pétrole ou le gaz.
3. Les risques d’un apaisement superficiel
L’opinion publique française : Une partie de l’électorat (notamment à droite et à l’extrême droite) ne comprend pas pourquoi Paris fait des concessions à Alger, alors que l’Algérie est perçue comme un partenaire ingrat. Le débat sur l’immigration et la sécurité pourrait s’envenimer en période préélectorale.
L’opinion publique algérienne : À Alger, toute normalisation avec la France est sous surveillance. Le pouvoir algérien doit éviter d’être accusé de trahison par les nationalistes, qui voient dans Paris l’héritier du colonialisme.
Les alliés européens : La France a alerté ses partenaires de l’espace Schengen sur les risques liés au blocage algérien. Si Alger durcit à nouveau sa position sur les expulsions ou la coopération, Paris pourrait appliquer des restrictions similaires à d’autres pays du Maghreb, ce qui risquerait d’entraîner une réaction en chaîne et de compliquer les relations de toute l’Europe avec la région.
4. Les enjeux cachés : Sahel, énergie, et influence régionale
Le Sahel : La France a perdu du terrain au Mali, au Burkina Faso et au Niger, où les juntes militaires se tournent désormais vers la Russie (via des groupes paramilitaires ou des structures étatiques) ou la Turquie. Alger, qui partage des frontières avec ces pays, est un partenaire incontournable pour Paris, qui cherche à maintenir une influence en Afrique.
L’énergie : L’Algérie est le 2e fournisseur de gaz de la France (après la Norvège). Dans un contexte de tensions sur les approvisionnements (guerre en Ukraine, transition énergétique), sécuriser ces flux est une priorité absolue.
La rivalité Maroc-Algérie : Le soutien français au Maroc sur le Sahara occidental a renforcé Alger dans son alliance avec l’Afrique du Sud et l’Iran, créant un axe anti-occidental en Afrique. Paris doit éviter une polarisation durable du Maghreb.
Question : Et si le vrai enjeu était l’avenir de la Méditerranée ?
La reprise du dialogue entre la France et l’Algérie, symbolisée par le retour de Stéphane Romatet et la visite d’Alice Rufo, pose une question fondamentale : peut-on construire une relation apaisée entre deux pays dont l’histoire est aussi douloureuse que liée ?
Pour Paris, le défi est de concilier fermeté et pragmatisme : faut-il privilégier la sécurité (expulsions, lutte contre le terrorisme) au risque de braquer Alger, ou accepter des compromis pour préserver une coopération essentielle ?
Pour Alger, l’enjeu est de trouver un équilibre entre souveraineté et réalisme : jusqu’où peut-on pousser la France sans risquer l’isolement, alors que le pays fait face à des défis économiques (dépendance aux hydrocarbures) et géopolitiques (instabilité régionale) ?
Pour l’Europe, la question est stratégique : dans un monde où les alliances se reconfigurent (guerre en Ukraine, montée des puissances émergentes), peut-on se permettre de laisser le Maghreb devenir un terrain de confrontation entre l’Occident et ses rivaux ?
La Méditerranée sera-t-elle un espace de coopération… ou le prochain foyer de tensions aux répercussions internationales ?



