Black-out : et si Washington coupait le numérique européen ?
Les trois quarts des pays de l’UE exposés à une coupure numérique américaine – une menace sous-estimée
Imaginez. Un matin, sans avertissement, les services publics français, les hôpitaux allemands, les banques italiennes et les administrations polonaises voient leurs systèmes s’éteindre. Non pas à cause d’une cyberattaque, mais parce que Washington a décidé de couper l’accès. Ce scénario, digne d’un roman d’anticipation, est au cœur d’un livre-choc publié mi-avril 2026 : « Black-out. Et si les États-Unis coupaient nos services numériques ? », signé par les entrepreneurs Stanislas de Rémur et Cédric Mermilliod. Leur thèse ? Selon leur analyse stratégique, les trois quarts des pays de l’UE pourraient être exposés à une interruption unilatérale de leurs services numériques par les États-Unis, un risque aussi réel que méconnu, et dont les conséquences seraient bien plus dévastatrices qu’une crise énergétique.
En résumé : 3 points clés
Une dépendance abyssale et coûteuse : Les entreprises européennes dépensent 264 milliards d’euros par an en services cloud et logiciels américains (soit 83 % de leurs achats dans ces domaines), financant près de 2 millions d’emplois aux États-Unis.
Un risque systémique et juridique : Le Cloud Act (2018) permet aux autorités américaines d’accéder aux données stockées en Europe, même par des entreprises européennes, créant un conflit direct avec le RGPD et le Data Act (applicable depuis septembre 2025). En 2026, jusqu’à 78 % des systèmes de défense européens pourraient encore reposer sur des infrastructures cloud américaines, selon le Future of Technology Institute (FOTI).
Des précédents inquiétants : Les pannes majeures d’AWS (octobre 2025), de CrowdStrike (2024), ou de Cloudflare (décembre 2025) ont déjà paralysé des services publics en Europe. En 2026, les tensions autour du Groenland et les sanctions américaines contre l’UE ont rendu crédible le scénario d’un blocage ciblé.
Défense nationale : l’UE en première ligne du chantage numérique
1. Le constat : une Europe otage de sa propre modernité
La numérisation des administrations, des hôpitaux, des banques et des industries critiques européennes repose à plus de 80 % sur des solutions américaines, un chiffre révélé par le rapport Draghi (2024) et confirmé par l’étude Asterès/Cigref (avril 2025). Pire : 40 % des applications critiques de la Commission européenne étaient encore hébergées chez un seul fournisseur américain en 2025, selon un rapport interne de la DIGIT (direction informatique de l’UE).
Comme l’a résumé un haut fonctionnaire européen en 2026 : « La dépendance aux infrastructures numériques étrangères équivaut à une perte de souveraineté stratégique. »
Les câbles sous-marins (artères d’Internet) illustrent cette dépendance : 11 des 21 liaisons transatlantiques sont détenues par des acteurs américains (Meta, Google, Microsoft, Amazon), selon TeleGeography. En cas de crise, Washington pourrait couper ces flux, isolant l’Europe du reste du monde numérique.
2. Le mécanisme : comment le Cloud Act transforme l’UE en colonie numérique
Adopté en 2018, le Cloud Act permet aux autorités américaines d’exiger l’accès à toute donnée contrôlée par une entreprise américaine, où qu’elle soit stockée, y compris en Europe. En 2025, Microsoft a ainsi appliqué des sanctions américaines contre le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), Karim Khan, en bloquant l’accès à ses outils, sous la pression de l’administration Trump.
Conflit juridique : Le Data Act européen (applicable depuis septembre 2025) impose aux fournisseurs cloud de bloquer l’accès illégal des gouvernements tiers aux données non personnelles. Mais se conformer au Data Act, c’est violenter le Cloud Act et vice versa.
Conséquence : Les entreprises européennes utilisant des services américains (Google Workspace, AWS, Azure) sont prises en étau entre deux législations incompatibles.
« Le Cloud Act est une étape supplémentaire de l’unilatéralisme extraterritorial américain. Il instaure un système de collecte de données sans égard pour la souveraineté des États ou la localisation géographique des données. »
Rapport de l’Assemblée nationale française, 2019
3. Les incidents qui ont sonné l’alarme
Octobre 2025 : Une panne d’AWS paralyse des milliers de services en Europe, dont des applications bancaires et des sites gouvernementaux.
Décembre 2025 : Cloudflare (qui héberge LinkedIn, Zoom, etc.) subit une défaillance majeure, coupant des plateformes essentielles.
2024 : Une mise à jour défectueuse de CrowdStrike met 8 millions de PC Windows hors service dans le monde, dont une partie critique en Europe.
2026 : Les tensions autour du Groenland (riches en terres rares) poussent Trump à menacer le Danemark de sanctions, par la potentielle interdiction pour les géants de la tech américaine de collaborer avec ce pays de l’Union Européenne. Résultat : les services numériques américains deviennent une arme géopolitique.
Analyse : L’UE, otage consentant de sa propre naïveté
1. Le coût de la non-souveraineté : 264 milliards d’euros par an
Chaque année, l’Europe transfère 264 milliards d’euros vers les États-Unis pour des services cloud et logiciels, afin d’avoir un ordre de grandeur la facture énergétique des importations globales de l’UE était de 360 milliards en 2024. Ces dépenses financent 2 millions d’emplois américains et affaiblissent la balance des paiements de l’UE.
« La facture numérique de l’Europe est d’un montant comparable à sa facture énergétique. Mais contrairement au gaz, personne ne semble s’en émouvoir. »
Étude Asterès/Cigref, 2025
2. Les fausses solutions : le « sovereign-washing » des GAFAM
Face à la pression réglementaire, les géants américains ont lancé des offres de « cloud souverain » (AWS European Sovereign Cloud, Microsoft Cloud for Sovereignty). Mais ces solutions restent soumises au Cloud Act et donc inefficaces contre une injonction de Washington.
Exemple emblématique : Le Nexium Defence Cloud de Thales, utilisé par l’OTAN, a été développé en partenariat avec Microsoft. Même si Thales en est aujourd’hui propriétaire, cette dépendance originelle illustre la pénétration américaine au cœur des infrastructures sensibles.
Verdict : « Sovereign-washing » un vernis de souveraineté qui ne résiste pas à une crise géopolitique.
3. Les réponses européennes : trop peu, trop tard ?
L’UE a lancé plusieurs initiatives pour réduire sa dépendance :
GAIA-X : Projet de cloud européen, mais lent à décoller (marché mondial du cloud souverain estimé à 80 milliards de dollars en 2026, dont seulement 12,6 milliards pour l’Europe).
Appels d’offres souverains : La Commission européenne a attribué 180 millions d’euros à OVHcloud et Scaleway pour des services cloud souverains (avril 2026), un « jalon historique » selon Octave Klaba (OVHcloud).
Data Act et NIS2 : Ces réglementations imposent des obligations de cybersécurité renforcées (NIS2 applicable depuis octobre 2024) et la portabilité des données pour éviter le « lock-in » chez les GAFAM.
Mais :
Les alternatives européennes manquent de maturité : Airbus a lancé un appel d’offres pour migrer ses systèmes critiques vers un cloud européen… pour un démarrage en janvier 2026.
Les États membres résistent : Certains (comme la France) poussent pour des solutions souveraines, mais d’autres (comme les Pays-Bas ou l’Irlande) privilégient les solutions américaines, moins chères et plus matures.
Les entreprises européennes hésitent : 82 % des entreprises allemandes veulent l’indépendance, mais 78 % restent dépendantes des GAFAM (Rapport Bitkom, 2025).
Comme le soulignait le rapport Draghi (2024), « l’Europe a raté le virage du numérique après 2000 », limitant ainsi sa productivité et sa souveraineté.
Question :
Et si le vrai risque n’était pas une coupure brutale, mais une dépendance si profonde qu’elle rend toute émancipation impossible ?
L’Europe a les outils (Data Act, GAIA-X, NIS2) et quelques acteurs importants. Mais manque-t-elle la volonté politique pour imposer une rupture avec les GAFAM ? La question n’est plus de savoir si Washington peut couper les services numériques de l’UE, mais quand et si Bruxelles sera prête.
À vous de juger : la souveraineté numérique est-elle un luxe, ou la condition même de notre survie géopolitique ?


